Les administrations publiques françaises ont dégagé un excédent pour la dernière fois en 1974 : +0,1 % du PIB. Depuis 1975, chaque année s'est soldée par un déficit. Cinquante et un comptes annuels d'affilée, sans exception.
Ce constat ne dit pas, à lui seul, si c'est grave. Il dit qu'aucune des majorités qui se sont succédé depuis n'a obtenu un compte en équilibre. Les séries longues de l'Insee, recalculées sur toute la période avec les concepts d'aujourd'hui, permettent de regarder comment on en est arrivé là. Elles ne racontent pas une pente régulière. Elles racontent des paliers.
Le déficit : trois crises, trois records
Pendant les années 1950 et 1960, le compte des administrations publiques oscille autour de l'équilibre, avec plusieurs années d'excédent. En 1975, il bascule à −2,9 % du PIB, l'année de la récession qui suit le premier choc pétrolier. Il ne reviendra plus au-dessus de zéro.
Trois années dominent la suite. En 1993, année de récession, le déficit atteint 6,4 % du PIB. En 2009, après la crise financière, 7,4 %. En 2020, l'année du confinement, 8,9 %, le plus lourd de toute la série. Entre ces pics, le déficit se réduit, parfois nettement : il redescend à 2,3 % en 2018. Mais il ne s'annule jamais.
En 2025, il est de 5,1 % du PIB. C'est moins qu'en 2020 et en 2024. C'est plus qu'avant chacune des trois crises.
La dette : un cliquet
Un déficit s'emprunte. La dette publique, au sens de Maastricht, représentait 21,6 % du PIB en 1978, premier point de la série. Elle franchit 60 % en 1996, à 60,6 %. Elle franchit 100 % en 2020 : elle passe cette année-là de 98,2 % à 114,9 % en un an, parce que la dette augmente fortement au moment même où le PIB recule. Fin 2025, elle atteint 115,7 % du PIB, soit 3 460,1 milliards d'euros.
Le mouvement fonctionne comme un cliquet. Chaque crise fait monter le ratio d'une marche. Les années de reprise le font parfois baisser un peu : de 1999 à 2001, de 62,1 % à 59,3 % ; de 2021 à 2023, de 114,9 % à 109,5 %. Jamais assez longtemps pour revenir au palier d'avant la crise. Pour qu'un ratio de dette baisse, il faut que le déficit soit inférieur à ce que la croissance du PIB permet d'absorber ; ces périodes ont été trop courtes pour défaire ce que chaque crise avait ajouté.
Des dépenses plus hautes, des recettes aussi
Le déficit est l'écart entre deux grandeurs qui ont toutes les deux beaucoup grandi. En 1960, les dépenses publiques représentaient 35,8 % du PIB. En 2025, 57,3 %, avec un pic à 61,7 % en 2020. Les recettes sont passées dans le même temps de 37,0 % à 52,2 %.
Cette hausse ne se résume pas à une administration qui grossit. Une part importante vient de la protection sociale, qui s'est étendue : retraites, assurance maladie, prestations. Une grande partie des dépenses publiques sont des transferts, qui reviennent aux ménages. Le ratio ne mesure donc pas une part de la richesse « consommée » par l'État. Il mesure la part de la richesse qui transite par les caisses publiques.
Les prélèvements obligatoires suivent la même pente, sur la période où elle monte. De 31,0 % du PIB en 1959, ils culminent à 45,3 % en 2017, puis redescendent à 43,6 % en 2025. Depuis le milieu des années 1970, les recettes ont suivi les dépenses, mais sans jamais les rattraper.
Les intérêts : une charge qui dépend des taux plus que de la dette
La dette a un coût : les intérêts. En 1996, les administrations publiques ont versé 45,1 milliards d'euros d'intérêts. En 2020, avec une dette bien plus lourde, seulement 29,7 milliards. En 2025, 65,7 milliards.
Rapportée au PIB, la charge atteint environ 3,6 % en 1996, tombe à 1,3 % en 2020, puis remonte à 2,2 % en 2025. (Calcul de Comptes Publics : intérêts versés divisés par le PIB en valeur de la même année, deux séries de l'Insee.) Pendant vingt ans, la baisse des taux d'intérêt a masqué la hausse de la dette : on empruntait davantage, mais de moins en moins cher. Depuis la remontée des taux, la charge augmente à mesure que les anciens titres, émis à des taux très bas, sont remplacés par des titres plus coûteux. Ce mouvement prend des années, dans un sens comme dans l'autre.
Une croissance qui ralentit
Le dernier élément du tableau est le dénominateur. Une dette se porte d'autant mieux que le PIB grandit vite. Or la croissance réelle a nettement ralenti : en moyenne 5,7 % par an dans les années 1960, 2,2 % dans les années 1990, 0,4 % dans les années 2010, une décennie marquée par la crise de la zone euro et close par la chute de 2020. (Calcul de Comptes Publics : taux de croissance annuel moyen du PIB en volume, aux prix de 2020, entre le début et la fin de chaque décennie.) En 2025, le PIB en valeur atteint 2 991,1 milliards d'euros.
Un même déficit ne pèse pas pareil selon la croissance qui l'accompagne. Une croissance forte réduit le poids de la dette presque à elle seule. Une croissance faible laisse tout le travail au solde des comptes.
Ce que les séries ne disent pas
Ces séries décrivent des comptes. Elles ne disent pas si les dépenses étaient utiles, si les impôts étaient justes, ni quel niveau de dette est soutenable : ces questions ont des réponses politiques et économiques qui ne se lisent pas dans un tableau. Elles établissent une chose, plus étroite et plus solide : depuis cinquante et un ans, l'équilibre n'a jamais été atteint, et chaque choc a laissé la dette un palier plus haut.
Toutes les données citées sont consultables et téléchargeables dans les séries, avec l'historique de leurs publications.